Le jardin de l’océan

A notre arrivée sur Funchal il s’est avéré (comme souvent…) que les informations de notre guide nautique n’étaient plus d’actualité : manifestement il est désormais impossible de mouiller dans l’avant-port !

Nous faisons des ronds dans l’eau en tentant de joindre la capitainerie par VHF sur les canaux 9, 12, 69 et finalement 16 (le canal d’urgence) mais aucune réponse de leur part… N’ayant jamais réussi à contacter l’équipage du voilier Ré’vad pendant la traversée vers Madère (avec qui nous étions partis en tandem et avions convenu de rendez-vous quotidien à la VHF) nous commençons à sérieusement douter du bon fonctionnement de notre radio… A peine le temps de mettre des piles dans la VHF portable pour vérifier ça qu’un membre du staff de la marina pointe le bout de son nez sur la digue et nous fait de grands signes pour nous indiquer qu’il y a de la place dans le port. Nous nous rapprochons du bonhomme pour lui indiquer notre intention de rester à l’ancre et lui demander où se trouve le mouillage du coin. On arrive difficilement à se comprendre mais il finit par nous indiquer soit un spot très très loin en face du fort soit de prendre un des cinq corps-mort (une bouée relié à un bloc de béton qui repose sur le fond permettant de s’amarrer) de l’avant port ! Après quelques manoeuvres infructueuses pour tenter de prendre une bouée dont les amarres sont manquantes nous finissons par prendre un des corps-mort très proche de la digue et pouvons enfin souffler. Selon les dires de l’employé de la marina ces bouées sont gratuites mais nous doutons fortement de la véracité de cette information… Si les bouées étaient vraiment gratuites elles seraient quasi forcément toutes occupées. Hors, à part un vieux voilier hollandais qui en occupe une, les autres sont libres : c’est louche… Bref ni une ni deux nous gonflons l’annexe pour aller tirer ça au clair à la marina ! À peine débarqués sur le ponton nous faisons la rencontre de Danilo (un employé technique du port) qui nous conduit au bureau de la marina pour obtenir des informations, personne pour nous renseigner à ce sujet et on nous renvoie vers le club nautique. Le fort sympathique Danilo nous y accompagne et nous explique en chemin que les bouées sont privées mais que personne ne s’y intéresse vraiment et que souvent les voiliers s’y amarrent pour la nuit avant de repartir au petit matin. Quand nous lui indiquons que nous avons l’intention de rester deux semaines sur place il nous met en garde sur la possibilité de se faire éjecter à tout moment : il nous raconte l’anecdote d’un plaisancier ayant « squatté » une bouée un peu trop longtemps et s’étant vu présenter une facture de 40€/jour ! Selon lui si ça devait arriver il nous suffirait de filer pendant la nuit en oubliant de régler la douloureuse… Pas franchement motivés pour vivre ce genre d’aventure nous finissons par rencontrer le président du club nautique qui est catégorique : impossible de rester là même moyennant finance… Les bouées appartiennent à la compagnie qui gère les gros catamarans de promenade pour touriste et l’usage leur est strictement réservé ! On nous accorde la possibilité d’y rester la nuit pour se reposer de notre traversée mais au petit matin il nous faudra migrer vers le lointain mouillage en face du fort. Petite compensation malgré tout, la marina nous autorise à débarquer gratuitement sur les pontons avec l’annexe (ce qui est de plus en plus rare) et surtout nous autorise à utiliser les douches sans contrepartie financière (ce qui est encore plus rare !).
Le mouillage s’avère vraiment super loin et funky… On jette l’ancre par 15 mètres de fond dans de la grosse roche au pied d’impressionnantes falaises et il faudra batailler un bon moment avant que celle ci ne croche correctement nous évitant de dériver doucement mais surement. Pas forcément confiant dans une telle configuration et totalement seul sur le spot nous envoyons 45 mètres de chaine et enfilons masque et tuba pour aller examiner de plus près comment notre ancre s’est placée. L’eau est chaude et transparente (ça nous change de Portimão…) et même si l’ancre ne semble visuellement pas forcément super bien placée nous ne bougeons pas d’un pouce (plusieurs essais au moteur en marche arrière toute dans différentes directions et quelques heures de veille auront été nécessaires afin que nous ayons suffisamment confiance pour laisser Le Poulpe tout seul…). Grosse surprise : alors que nous sommes paumés au milieu de rien nous captons parfaitement le puissant signal wifi d’un hôtel perché en haut de la falaise.
Nous sommes exténués par notre traversée et toutes ces manoeuvres auront finies de nous achever. Nos visites dans les premiers jours se cantonneront à la découverte de Funchal qui s’avère fort sympathique. Le dépaysement est total et nous nous émerveillons devant la luxuriance de la végétation qui tranche de ce que nous avons vu en Algarve ces trois derniers mois. Les avis concernant Madère était relativement tranchés entre ceux ayant adorés et ceux qui affirment que de toute façon Les Açores c’est mieux… Bref comme nous avons pu le constater à de multiples reprises le mieux est encore de se faire sa propre opinion sans écouter les autres : nous adorons déjà l’endroit alors que nous n’avons pas encore découvert les différentes facettes de l’île ! D’ailleurs il va falloir se bouger pour profiter des diverses randonnées car le temps défile à vitesse grand V… Nous n’avons pas pour habitude de regarder le calendrier avec insistance mais nous devons être dans les Canaries avant le 9 septembre pour accueillir copain JB ! Une dernière journée de farniente et de montage vidéo et bien rassuré par la tenue de notre mouillage nous serons prêts à enfiler les grosses chaussures pour aller crapahuter mais… il y a un mais ! Nous avons eu une très étrange visite dans l’après midi… Alors que je jetais par hasard un coup d’oeil à travers un des hublots du carré, j’aperçois un petit canot pneumatique littéralement collé contre notre coque. Je sors avec mon plus beau « boa tarde » pour saluer ces inattendus visiteurs et la réaction des deux occupants de l’embarcation est surprenante : ils sursautent en me voyant sortir du bateau et me répondent du bout des lèvres avant d’attraper les rames et de pagayer comme des forcenés vers la plage… La dégaine des individus en question n’étant pas des plus engageante et leur réaction particulièrement suspecte nous discutons un long moment pour essayer de comprendre ce qui vient de se passer ! Simple curiosité de leur part ? Repérage avant une éventuelle visite plus approfondie ? La paranoïa (ou devrais-je plutôt dire le principe de précaution) prend le dessus et nous décidons que dès le lendemain nous irons mouiller au plus proche de la marina en face d’une plage de galets très fréquentée. Mis à part une belle quantité de carburant, il n’y a pas grand chose à voler sur le pont mais étant vraiment très isolé sur ce mouillage nous n’aimons pas l’idée de partir des journées entières après cet interlude… Dans la soirée le mouillage devient particulièrement rouleur et le bateau à tendance « à planter des pieux » (l’étrave se soulève et retombe assez violemment) ce qui plie notre main de fer (plaque d’inox avec une gorge reliée à deux amarres que l’on intercale entre les maillons de la chaine pour soulager le guindeau). Nous lâchons donc nos cinq derniers mètres de chaine et un peu de câblot qui fera parfaitement office d’amortisseur pour la nuit !
Le lendemain le relevage du mouillage s’avèrera compliqué… Quasiment à pic de l’étrave la chaine s’est enroulée autour d’un gros bloc de roche et il est impossible de la dégager à la main nous obligeant à manoeuvrer au moteur pour la déloger. Nous réussissons finalement à la décoincer mais le guindeau aura souffert dans la manoeuvre : une des chaines du mécanisme interne a explosée sur un coup de roulis ! C’est une vraie galère car désormais nous n’avons plus de frein et ne pouvons pas coincer la chaine sur le guindeau… Remonter 50 mètres de chaine ainsi qu’une ancre de 25kg probablement coincée dans la roche sans pouvoir faire de pause et avec l’obligation de retenir les 10 tonnes du Poulpe à bout de bras ça peut être défi pour copain Tommy mais personnellement je passe mon tour ! Nous trouvons finalement une astuce pour gérer le problème : une amarre prise sur un taquet avec un crochet. Je relève quelques mètres de chaine tant qu’il n’y a pas trop de tension et dès que ça commence à forcer Gaëlle croche un maillon de chaine et l’amarre retient le mouillage le temps que je récupère et que la tension se soulage. Ça fonctionne pas mal mais c’est très long et il nous faudra pas loin d’une heure et demie pour finalement sortir l’ancre de l’eau (coup de bol nous avons réussi à la déloger de la caillasse sans avoir à jouer avec l’orin)… Heureusement pour nous les conditions météo étaient parfaites mais on se dit que dans la même situation avec une houle qui se lève et le vent qui forcit nous n’aurions pas eu d’autre alternative que de tout larguer et laisser le mouillage sur place ! Encore une fois un épisode très instructif et sans conséquence mais à l’avenir nous y réfléchirons à deux fois avant de mouiller profond dans de la roche ! Sans guindeau il nous est impossible d’aller jeter l’ancre où nous avions prévu de le faire et nous prenons la décision de retourner prendre une bouée dans l’avant-port le temps d’effectuer la réparation. Une fois arrivé sur place nous constatons que le voilier Gemini occupe le corps mort près de la digue et que la seule possibilité que nous avons est de prendre celui dont les amarres sont rompues. L’équipage du Gemini aura la bonté de venir se tremper un peu en nous aidant avec leur annexe à passer notre amarre dans la manille qui se trouve sous la bouée (c’est le seul moyen pour s’y accrocher mais irréalisable depuis le pont du bateau). De notre côté bien contents d’être de retour dans l’avant-port nous décidons ce coup ci d’y rester jusqu’à ce que l’on nous demande de partir !
Motivés à bloc pour chausser les crampons nous avons profité tant que possible des nombreuses balades offertes par l’île, bien aidés par les bus locaux. Un réseau de bus un peu étrange au premier abord et nécessitant une planification soigneuse des sorties (sous peine de devoir rentrer en taxi…) mais finalement bien huilé et efficace. Nous en avons pris plein les yeux et en avons même profité pour visiter une rhumerie traditionnelle sur la côte nord (avec dégustation à 9h du mat’ avant la rando of course…) ! Petite anecdote rigolote lors de notre dernière randonnée nous sommes partis un peu short en cash avec dans l’idée de retirer quelques euros au distributeur, nous avons eu assez de monnaie pour acheter nos billets de bus pour l’aller mais je n’ai pas été suffisamment prévoyant pour le retour depuis le village de Portela… Pas de distributeur sur place et le premier se situe à plus de 10km à pied ! LA loose… On s’en est plutôt bien sortis grâce à un couple d’allemand qui nous a conduit jusqu’à la « civilisation » et un ATM salvateur ! Enfin, gâteau sur la cerise nous avons loué un scooter pour faire la randonnée des 25 fontaines qui n’est pas accessible en bus, sauf qu’une fois arrivés en haut de la montagne nous nous sommes retrouvés dans les nuages… Dit de cette manière ça peut sembler poétique mais concrètement on n’y voyait pas à dix mètres, il faisait un froid de canard et on était en plein dans un vicieux crachin qui s’infiltrait sous les coupe-vents. Bref on a eu l’impression de revenir deux ans en arrière et de retrouver les conditions climatiques du Havre au mois d’octobre… Ni une ni deux nous avons abandonné l’idée de la balade et décidé d’utiliser le scooter pour sillonner la côte nord de fond en comble ! Bien nous en a pris car cette escapade qui n’était pas prévue au programme nous a émerveillée : beaucoup plus sauvage que la côte sud nous avons parcouru pas moins de 220km dans des décors nous rappelant la jungle indonésienne ! Ludo, Sylvain, Seb et les autres qui aiment randonner nous vous suggérons une petite parenthèse vacances sur Madère, vous ne le regretterez pas d’autant plus que les habitants de l’ile sont réellement tous aidants et charmants.
Entre temps l’équipage de Ré’vad nous a rejoint sur Funchal et nous avons profité de quelques moments en bonne compagnie :  apéros, débriefings, petites bouffes entre amis et concert de Fado au programme ! Nous avons également profité de leur présence à la marina pour faire le plein des cuves d’eau. Petite mission carabo où nous avons collé l’annexe à couple de leur voilier et utilisé leur tuyau d’arrosage pour remplir tout les bidons que nous avons pu trouver pour rapporter tout cela à bord du Poulpe. Conclusion : en deux aller-retours nous avons récupéré les 300L nécessaires pour être plein et tranquille pour un mois. Merci pour le coup de main les copains ! La chaine du guindeau a été réparée par l’intermédiaire de deux maillons attache-rapide offerts par le mécano moto du coin, le moteur hors bord a réclamé son nettoyage de carburateur mensuel et la VHF a été testée et confirmée comme fonctionnant parfaitement… Bref tout roule pour nous et nous commençons doucement à nous préparer pour une nouvelle traversée, il ne nous reste plus qu’à goûter une des spécialités étranges de Madère : les fruits bi-goûts (banane-pomme, avocat-poire, tomate-maracuja et autres…) issus de croisement ou modification génétique (on sait pas trop…) mais on est curieux et il nous tarde de tester ça ! L’autorisation pour se rendre sur les îles Desertas est dans les tuyaux et nous attendons patiemment que le vent se calme un peu pour rendre visite à la colonie de phoques moines qui y réside. Le mot de la fin pour Manouche qui ne supporte plus le mouillage de Funchal qui est à la limite du supportable avec un incessant roulis bord sur bord qui fatigue les coussinets et empêche de ronfler correctement !

6 réflexions sur “ Le jardin de l’océan ”

  1. coucou les poulpinous,
    comme d’hab, je dis bravo pour toutes ces superbes photos, et aussi pour le récit. Avec toutes ces anecdotes maritimes, vous êtes en passe de devenir des vrais pro des mers !
    Comme dit l’adage (pas celui d’Albinoni), l’expérience est la somme des bêtises qu’on accumule tout au long de sa vie.
    Faites gaffe aux visiteurs « surprise » , il n’y a pas de raison qu’ils se sauvent comme çà, à moins d’avoir des idées malsaines…
    Faites monter la garde par Manouche, ou jetez-leur des méduses urticantes (lol)
    Au fait, Domie et moi avons une nouvelle petite fille toute neuve, arrivée hier: elle s’appelle Chiara et je l’adore déjà.
    Prenez soin de vous et continuez de nous régaler.
    bisouilles du chapitaine.

    1. Un gros, que dis je (radin que je suis…) : un ENORME bisou de nous à vous et surtout toutes nos félicitations à Papy et Mamie pour la petite puce !!!

  2. Il y a certaines photos qui ont un effet wouah quand même, notamment les photos « natures » de la série. Bravo !
    Effectivement ça donne envie d’y faire un tour et d’y marcher.

    Bonne traversée les amis

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